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    André MAUGARS


     


    Response faite à un Curieux


    sur le sentiment


    de la musique d’Italie


     


    Rome 1639



    André Maugars naît aux environs de 1580. Vers 1620, il part en Angleterre où il aurait appartenu à la musique du roi Jacques Ier (1603 - 1625). De son propre aveu, il y a perfectionné son talent de violiste. En 1624, de retour en France, il traduit et publie Le Progrez et Avancement aux sciences divines et humaines de Francis Bacon. Il devient musicien particulier de Richelieu et "secrétaire interprète de la langue anglaise". Il semble avoir été doté d’un caractère irascible, ce qui ne facilita ni sa carrière musicale ni ses relations sociales. En 1634, il traduit et publie Considérations politiques pour entreprendre la guerre contre l’Espagne de Francis Bacon. Disgracié par le cardinal après une "sortie" un peu rude à l’égard du Roi, on le retrouve en Italie en 1638. Il rentre en France et meurt au début des années 1640. Il est cité par ses contemporains comme un musicien de grande valeur.


    Sa lettre a été publiée en 1639 ; en 1672 in Divers traitez d’Histoire, de Morale et d’Eloquence ; en 1697, in Les Malades de Belle Humeur ou Lettres Divertissantes ; en 1700, in Diversités Curieuses et en 1865, (Thoinan réédite aux éditions Claudin, une version directement puisée aux sources de la bibliothèque Mazarine : Pselli Mathematica, 29.988).


    Nous avons tenu à restituer le texte dans la forme la plus fidèle possible au texte original, nous avons donc conservé l’orthographe d’origine, hormis les i et les u que nous avons transcrits respectivement en j et en v lorsque c’était nécessaire pour faciliter la compréhension : ex. tousiours qui devient ici tousjours, ou desia qui devient ici desja, etc.


    Maugars ne destine pas, officiellement, cette lettre à la publication, mais il ne doute pas de sa diffusion. On peut y déceler deux sortes de motivations, un désir de témoigner sereinement, honnêtement pour servir l’Art, et divers éléments, qui sur le plan personnel, pourraient l’aider à améliorer sa situation (retrouver la grâce royale). Il cherche à asseoir son autorité de musicien de valeur au travers de ses relations, et par la considération dont il a joui auprès de ses pairs, des cardinaux, du pape lui-même. Il caresse "dans le sens du poil", messieurs Boesset et de Nyert attachés tous deux à la Musique du Roy (il loue le roi lui-même comme étant "le plus intelligens monarque du monde"). Pour ce qui concerne le témoignage "musical", le contenu est plus intéressant. Il apostrophe les compositeurs français en général, trop enfermés dans les "règles" et peu curieux, les "chantres" si mal formés et il souligne l’indigence des moyens mis au service de la musique en France (comparée à la surabondance romaine). Il note en technicien averti les innovations, tant sur le plan du langage que sur le plan des formes et des genres. Sa lucidité lui fait citer comme excellents compositeurs Frescobaldi et Monteverdi.


     


    Monsieur,



    Vous ne devez pas vous estonner si j’ay esté si long temps à vous respondre : vous voulez que je vous die mon sentiment de la Musique, pour laquelle j’en devrois avoir bien peu ; puisqu’elle m’a fait faire une fugue si mal suivie et si discordante, en m’éloignant de ce souverain objet, qui seul peut eschauffer mes esprits et donner le mouvement à ma plume. L’espérance néantmoins que vous me donnez, que je seray encore une fois regardé de l’aspect favorable de cet astre benin, et que desja un rayon de sa bonté accoustumée respandu sur mon innocence, a dissipé toutes ces noires vapeurs que la calomnie avoit élevé contre ma franchise ; cette espérance, dis-je, commence à me redonner courage.



    Or pour respondre en quelque sorte à la bonne opinion que vous avez conçeue de la connoissance que j’ay de la Musique, je me résous en fin de vous escrire ingénuëment le sentiment que j’ay de celle d’Italie, et la différence que j’y trouve d’avec la nostre ; vous conjurant par l’affection que vous avez toujours eüe pour cet Art divin, et par le désir que j’ay de vous plaire, de juger sincèrement de ce petit Raisonnement Harmonique. Je prétens doncques de vous dire aujourd’hui sans passion et sans déguisement, ce que l’expérience m’en a appris depuis douze ou quinze mois que je fréquente en Italie les plus excellens hommes de l’Art, et que j’ay entendu soigneusement les plus célèbres concerts qui se sont faits dans Rome.



    Je trouve en premier lieu que leurs compositions de Chapelle ont beaucoup plus d’art, de science et de variété que les nostres ; mais aussi elles ont plus de licence. Et pour moy, comme je ne sçaurois blasmer cette licence, quand elle se fait avec discrétion, et avec un artifice qui trompe insensiblement les sens ; aussi ne puis-je approuver l’opiniastreté de nos Compositeurs, qui se tiennent trop religieusement renfermez dans des cathégories pédantesques et qui croiroient faire des soloecismes contre les régles de l’Art, s’ils faisoient deux quintes de suite, ou s’ils sortoient tant soit peu de leurs modes. C’est sans doute dans ces sorties agréables, où consiste tout le secret de l’Art ; la Musique ayant ses figures aussi bien que la Rhétorique, qui ne tendent toutes qu’à charmer et tromper insensiblement l’Auditeur. A vray dire, il n’est pas si nécessaire de nous amuser à observer si rigoureusement ces règles, que cela nous fasse perdre la suite d’une fugue, et la beauté d’un chant ; veu que ces règles n’ont été inventées que pour tenir en bride les jeunes escoliers, et pour les empescher de s’émanciper avant qu’ils ayent atteint l’aage du jugement. C’est pourquoy un homme judicieux, consommé dans la science, n’est pas condamné, par un Arrest définitif, de demeurer toujours dans ces prisons étroites, il peut adroitement prendre l’essor, selon que son caprice le portera à quelque belle recherche, et que la vertu des paroles, ou la beauté des parties le désireront. C’est ce que les Italiens pratiquent parfaitement bien ; et comme ils sont beaucoup plus raffinez que nous dans la Musique, ils se mocquent aussi de nostre régularité, et ainsi ils composent leurs Motets avec plus d’art, de science, de variété et d’agrément que les nostres.



    Outre ces grands avantages qu’ils ont sur nous, ce qui fait encore trouver leurs Musiques plus agréables, c’est qu’ils apportent un bien meilleur ordre dans leurs concerts, et disposent mieux leurs chœurs que nous, mettant à chacun un petit Orgue, qui les fait indubitablement chanter avec plus de justesse. Pour vous faire mieux comprendre cet ordre, je vous en donneray un exemple, en vous faisant une description du plus célèbre et du plus excellent concert que j’aye ouy dans Rome la veille et le jour de Saint Dominique, en l’église de la Minerve. Cette église est assez longue et spacieuse, dans laquelle il y a deux grands orgues élevez des deux costez du maistre Autel, où l’on avoit mis deux chœurs de musique. Le long de la nef il y avoit huit autres chœurs, quatre d’un costé et quatre de l’autre, élevez sur des eschaffaux de huit à neuf pieds de haut, éloignez de pareille distance les uns des autres, et se regardans tous. A chaque chœur il y avoit un Orgue portatif, comme c’est la coustume : il ne faut pas s’en estonner puisqu’on en peut trouver dans Rome plus de deux cens, au lieu que dans Paris à peine en sçauroit-on trouver deux de mesme ton. Le maistre Compositeur battoit la principale mesure dans le premier chœur, accompagné des plus belles voix. A chacun des autres il y avoit un homme qui ne faisoit autre chose que jetter les yeux sur cette mesure primitive, afin d’y conformer la sienne ; de sorte que tous les chœurs chantoient d’une mesme mesure, sans traisner. Le contrepoint de la Musique estoit figuré, remply de beaux chants, et de quantité d’agréables récits. Tantost un dessus du premier chœur faisoit un récit, puis celui du 3e, du 4e et du 10e respondoit. Quelquefois ils chantoient deux, trois, quatre et cinq voix ensemble de différens chœurs, et d’autrefois les parties de tous les chœurs récitoient chacun à leur tour à l’envy les uns des autres. Tantost deux chœurs se battoient l’un contre l’autre, puis deux autres respondoient. Une autre fois ils chantoient trois, quatre et cinq chœurs ensemble, puis une, deux, trois, quatre et cinq voix seules ; et au Gloria Patri, tous les dix chœurs reprenoient ensemble. Il faut que je vous avoue, que je n’eus jamais un tel ravissement : mais surtout dans l’Hymne et dans la Prose, où ordinairement le Maistre s’efforce de mieux faire, et où véritablement j’entendis de parfaitement beaux chants, des varietez très recherchés, des inventions très excellentes et de très agréables et différens mouvements. Dans les Antiennes ils firent encore de très bonnes symphonies, d’un, de deux ou trois Violons avec l’Orgue, et de quelques Archiluths joüans de certains airs de mesure de ballet, et se respondans les uns aux autres.



    Mettons, Monsieur, la main sur la conscience, et jugeons sincèrement si nous avons de semblables compositions ; et quand bien nous en aurions, il me semble que nous n’avons pas beaucoup de voix pour les exécuter à l’heure mesme, il leur faudroit un long temps pour les concerter ensemble, là où ces Musiciens Italiens ne concertent jamais, mais chantent tous leurs parties à l’improviste ; et ce que je trouve de plus admirable, c’est qu’ils ne manquent jamais, quoyque la Musique soit très difficile, et qu’un voix d’un chœur chante souvent avec celle d’un autre chœur, qu’elle n’aura peut-estre jamais vüê ni ouye. Ce que je vous supplie de remarquer, c’est qu’ils ne chantent jamais deux fois les mesmes Motets 1c, encore qu’il ne se passe guere jour de la semaine qu’il ne soit feste en quelque Eglise, et où l’on ne fasse quelque bonne Musique ; de sorte qu’on est asseuré d’entendre tous les jours de la composition nouvelle. C’est là le plus agréable divertissement que j’aye dans Rome.



    Mais il y a encore une autre sorte de Musique, qui n’est point du tout en usage en France, et qui pour cette raison mérite bien que je vous en fasse un récit particulier. Cela s’appelle stile récitatif. La meilleure que j’aye entendue, ça esté en l’oratoire Saint-Marcel, où il y a une congrégation des Frères du Saint-Crucifix, composée des plus grands seigneurs de Rome, qui par conséquent ont le pouvoir d’assembler tout ce que l’Italie produit de plus rare ; et en effect, les plus excellens Musiciens se picquent de s’y trouver, et les plus suffisans Compositeurs briguent l’honneur d’y faire entendre leurs compositions, et s’efforcent d’y faire paroistre tout ce qu’ils ont de meilleur dans leur estude. Cette admirable et ravissante Musique ne se fait que les Vendredis de Caresme, depuis trois heures jusques à six. L’Eglise n’est pas du tout si grande que la Saint-Chapelle de Paris, au bout de laquelle il y a un spacieux Jubé, avec un moyen Orgue très doux et très propre pour les voix. Aux deux costez de l’Eglise, il y a encore deux autres petites Tribunes, où estoient les plus excellens de la Musique Instrumentale. Les voix començoient par un Psalme en forme de Motet, et puis tous les instruments faisoient une très bonne symphonie. Les voix après chantoient une Histoire du Viel Testament, en forme d’une comédie spirituelle, comme celle de Suzanne, de Judith et d’Holoferne, de David et de Goliat. Chaque chantre représentoit un personnage de l’Histoire et exprimoit parfaitement bien l’énergie des paroles. Ensuite un des plus célèbres prédicateurs faisoit l’exhortation, laquelle finie, la Musique récitoit l’Evangile du jour, comme l’histoire de la Samaritaine, de la Cananée, du Lazare, de la Magdelaine et de la Passion de Nostre Seigneur : les Chantres imitant parfaitement bien les divers personnages que rapporte l’Evangéliste. Je ne vous sçaurois louer assez cette Musique Récitative, il faut l’avoir entendue sur les lieux pour bien juger de son mérite.



    Quant à la Musique Instrumentale, elle estoit composée d’un Orgue, d’un grand Clavessin, d’une Lyre, de deux ou trois Violons et de deux ou trois Archiluths. Tantost un Violon sonnoit seul avec l’Orgue, et puis un autre respondoit : Une autrefois ils touchoient tous trois ensemble différentes parties, et puis tous les instrumens reprenoient ensemble. Tantost un Archiluth faisoit mille varietez sur dix ou douze notes, chaque note de cinq ou six mesures ; puis l’autre touchoit la même chose, quoyque différemment. Il me souvient qu’un Violon sonna de la pure chromatique ; et bien que d’abord cela me sembla fort rude à l’oreille, néantmoins je m’accoutumay peu à peu à cette nouvelle manière, et y pris un extrême plaisir. Mais surtout ce grand Friscobaldi fit paroistre mille sortes d’inventions sur son Clavessin, l’Orgue tenant tousjours ferme. Ce n’est pas sans cause que ce fameux organiste de Saint-Pierre a acquis tant de réputation dans l’Europe : car, bien que ses œuvres imprimées rendent assez de témoignage de sa suffisance, toutefois pour bien juger de sa profonde science, il faut l’entendre à l’improviste faire des toccades pleines de recherches et d’inventions admirables. C’est pourquoy il mérite bien que vous le proposiez, comme un original à tous nos organistes, pour leur donner envie de le venir entendre à Rome. Puisque je suis tombé insensiblement sur le loüange de cet excellent homme, il ne sera pas hors de propos que je vous die icy mon sentiment des autres. Celuy qui tient le premier lieu pour la Harpe est ce renommé Horatio, qui s’estant rencontré dans un temps favorable à l’harmonie et ayant trouvé le cardinal de Montalte sensible à ses accords, s’est tiré hors du pair, plus par cinq ou six mille escus de rente, que cet Esprit harmonique luy a libéralement donnez, que par son bien-joüer et sa suffisance. Je ne veux pas pourtant affoiblir la loüange qu’il a méritée, puisque nous ne pouvons pas toujours estre ce que nous avons esté ; et que l’aage nous assoupit peu à peu les sens, et nous dérobe insensiblement ces gentillesses et ces mignardises, et particulièrement cette agileté des doigts, que nous ne possédons que pendant notre jeunesse, les anciens ayans eu raison de peindre toujours Apollon jeune et vigoureux. Après ces deux icy, je n’en ay point veu dans l’Italie qui mérite d’estre mis en parangon avec eux. Ils sont bien dix ou douze qui font merveille du Violon, et cinq ou six autres pour l’Archiluth, n’y ayant autre différence de l’Archiluth d’avec la Thuorbe, sinon qu’ils font monter la seconde et la chanterelle en haut, se servant de la Thuorbe pour chanter, et de l’Archiluth pour toucher avec l’Orgue, avec mille belles varietez, et une vitesse de main incroyable. La Lyre est encore en recommandation parmi eux ; mais je n’en ay oüy aucun qui fust à comparer à Farabosco d’Angleterre. Il s’en trouve d’autres excellens pour la Harpe, comme la signora Constancia , qui la touche parfaitement bien. Voilà, Monsieur, ceux qui excellent sur les instrumens. Il est vray que j’en ay oüy plusieurs qui suivent fort bien une fugue sur l’Orgue ; mais ils n’ont pas tant d’agrément que les nostres : je ne sçay si c’est à cause que leurs Orgues n’ont pas tant de registres et des jeux différens, comme ceux que nous avons aujourd’hui dans Paris ; et il me semble que la plupart de leurs Orgues ne soient que pour servir les voix, et pour faire paroistre les autres instrumens. Pour l’Espinette, ils la touchent bien différemment des nostres. J’ai veu quelques curieux qui en ont fait faire à deux claviers ; l’un propre pour sonner le mode Dorien, et l’autre le Phrygien ; divisans le ton en quatre chordes, pour tascher à sonner purement les genres Chromatique et Enharmonique, et pour destourner facilement d’un demy ton en l’autre. Je vous asseure que cela produit un bel effet ; mais d’autant que ces deux genres n’ont pas encore esté traittez assez intelligiblement en nostre langue, j’espère, si Dieu me fait la grâce de retourner un jour à Paris de vous donner un discours sur ce sujet, tiré tant des meilleurs autheurs anciens, que des modernes, Italiens et Anglois, qui se sont efforcez dans leurs escrits de nous restablir ces deux genres, perdus par l’inondation des Barbares, qui ont causé une si longue discontinuation de la Musique par tant de siècles, en sorte que des trois genres, dont les anciens se sont servis si efficacement, le seul Diatonique nous est resté, qui véritablement est aujourd’hui en un haut degré de perfection. Quant à la Viole, il n’y a personne maintenant dans l’Italie qui y excelle, et même elle est fort peu excercée dans Rome : c’est de quoy je me suis fort étonné, veu qu’ils ont eu autrefois un Horatio de Parme, qui en a fait merveille, et qui en a laissé à la postérité de fort bonnes pièces, dont quelques uns des nostres se sont servis finement sur d’autres instrumens, comme de leur propre ; et aussi que le père de ce grand Farabosco, Italien, en a apporté le premier l’usage aux Anglois, qui depuis ont surpassé toutes les autres nations.
    Vous ne sçauriez croire, Monsieur, l’estime que les Italiens font de ceux qui excellent sur les Instumens, et combien ils prisent plus la Musique Instrumentale, que la Vocale, disans qu’un homme seul peut produire de plus belles inventions que quatre voix ensemble, et qu’elle a des charmes et des licences que la Vocale n’a pas. Mais je ne serois pas absolument de cet advis, s’il se pouvoit trouver quatre Voix bien justes, égales, accordantes, et qui ne poussassent pas plus les unes que les autres. Pour soustenir cette opinion, ils disent qu’elle a produit de plus puissants effets que la Vocale, ainsi qu’il est aisé de prouver par les Histoires anciennes, célébrans la force et la vertu de la Lyre de Pithagore : Pythagoras perturbationes animi lyrâ componebat ; de la Harpe de Timothée, qui émouvoit les passions d’Alexandre comme bon lui sembloit, et de plusieurs autres : mais comme ces autres exemples ont été rapportez par les Poëtes, auxquels je n’euz jamais guere de créance, je les laisse à part, pour me servir seulement de deux ou trois Histoires sainctes, de peur de passer les bornes d’une lettre. David chassoit les malins Esprits qui possédoient Saül, et rendoit son âme tranquille par les accords mélodieux de sa Harpe. Sainte Cécile fit abjurer le Paganisme à Tiburce et à Valère et leur fit embrasser la Foi Chrestienne, cantantibus organis. Et Saint François demandant à Dieu dans la ferveur de ses méditations, de luy faire oüyr une des joyes des Bienheureux, entendit un concert d’Anges qui joüaient de la Viole, comme estant le plus doux et le plus charmant de tous les Instrumens. Cecy suffira pour le présent, touchant la Musique instrumentale : Il reste maintenant, suivant mon dessein, que je vous entretienne de la Vocale, des Chantres, et de la façon de chanter d’Italie.



    Il y a un grand nombre de Castrati pour le Dessus et pour la Haute-Contre, de fort belles Tailles naturelles, mais fort peu de Basses creuses. Ils sont tous très asseurez de leurs parties, et chantent à livre ouvert la plus difficile Musique. Outre ce, ils sont presque tous Comédiens naturellement ; et c’est pour cette raison qu’ils réussissent si parfaitement bien dans leurs Comédies Musicales. Je les en ay veu représenter trois ou quatre cet hyver dernier ; mais il faut avoüer avec vérité qu’ils sont incomparables et inimitables en cette Musique Scénique, non seulement pour le chant, mais encore pour l’expression des paroles, des postures et des gestes des personnages qu’ils représentent naturellement bien.
    Pour leur façon de chanter, elle est bien plus animée que la nostre : ils ont certaines flexions de voix que nous n’avons point ; il est vray qu’ils font leurs passages avec bien plus de rudesse, mais aujourd’huy ils commencent à s’en corriger. Parmy les excellens, le chevalier Loretto, et Marco-Antonio tiennent le premier rang ; mais il me semble qu’ils ne chantent pas si agréablement les airs que la Léonora, fille de cette belle Adriana, Mantoüane, qui a esté un miracle de son temps, et qui en a produit encore un plus grand en mettant au monde la plus parfaite personne pour le bien chanter. Je croirois icy faire tort à la vertu de cette illustre Leonora, si je ne vous faisois mention d’elle comme d’une merveille du monde : mais je ne prétens pas pourtant l’enchérir sur ces puissans Génies d’Italie, qui pour célébrer dignement le mérite de cette incomparable Dame, ont grossy un volume d’excellentes pièces Latines, Grecques, Françoises, Italiennes et Espagnoles, qu’ils ont fait imprimer à Rome, sous le titre d’Applausi poëtici alle glorie della Signora Leonora Baroni  : Je me contenteray seulement de vous dire, qu’elle est doüée d’un bel esprit, qu’elle a le jugement fort bon, pour discerner la mauvaise d’avec la bonne Musique ; qu’elle l’entend parfaitement bien, voire mesme qu’elle y compose : ce qui fait qu’elle possède absolument ce quelle chante, et qu’elle prononce et exprime parfaitement bien le sens des paroles. Elle ne se picque pas d’estre belle, mais elle n’est pas désagréable ny coquette. Elle chante avec une pudeur asseurée, avec une généreuse modestie, et avec une douce gravité. Sa voix est d’une haute estendüe, juste, sonore, harmonieuse, l’adoucissant et la renforçant sans peine et sans faire aucunes grimaces. Ses eslans et souspirs ne sont point lascifs, ses regards n’ont rien d’impudique, et ses gestes sont de la bienséance d’une honneste fille. En passant d’un ton en l’autre, elle fait quelquefois sentir les divisions des genres Enharmonique et Chromatique, avec tant d’adresse et d’agreement, qu’il n’y a personne qui ne soit ravy à cette belle et difficile méthode de chanter. Elle n’a pas besoin de mandier l’aide d’un Thuorbe, ou d’une Viole, sans l’un desquels son chant seroit imparfait ; car elle-mesme touche les deux instrumens parfaitement. Enfin j’ay eu le bien de l’entendre chanter plusieurs fois plus de trente airs différens, avec des seconds et des troisièmes couplets, qu’elle composoit elle-mesme. Il faut que je vous dise qu’un jour elle me fit une grâce particulière de chanter avec sa mère et sa soeur, sa mère touchant la Lyre, sa sœur la Harpe, et elle la Thuorbe. Ce concert composé de trois belles voix et de trois instrumens différens, me surprit si fort les sens et me porta dans un tel ravissement, que j’oubliay ma condition mortelle, et creuz estre desja parmy les anges, jouyssant des contentemens des bienheureux : Aussi pour vous parler Chrestiennement, le propre de la musique est, en touchant nos cœurs, les élever à Dieu ; puisque c’est un eschantillon en ce monde de la joye éternelle, et non pas les porter aux vices par des gestes lascifs, où nous ne sommes que trop enclins naturellement. Ce fut dans cette vertueuse maison, où je fus premièrement obligé, à la prière de ces rares personnes, de faire paroistre dans Rome le talent qu’il a pleû à Dieu me donner, en présence encore de dix ou douze des plus intelligens de toute l’Italie, lesquels après m’avoir ouy attentivement, me flattèrent de quelques loüanges, mais ce ne fut pas sans jalousie. Pour m’esprouver davantage, ils obligèrent la Signora Leonora, de garder ma Viole, et de me prier de revenir le lendemain ; ce que je feis ; et ayant esté adverty par un amy, qu’ils disoient que je joüois fort bien des pièces estudiées ; je leur donnay tant de sortes de préludes et de fantaisies cette seconde fois que véritablement ils m’estimèrent plus qu’ils n’avoient pas fait la première. Depuis, j’ay esté visité des honnestes gens curieux, ma Viole ne voulant point sortir de ma chambre que pour la Pourpre, à qui elle est accoustumée d’obéir depuis tant d’années. Après l’estime des honnestes gens, cela ne fut pas encore assez, pour gagner absolument celle des gens du mestier, un peu trop raffinez, et par trop retenus à applaudir les estrangers. On me donna advis qu’ils confessoient que je joüois fort bien seul, et qu’ils n’avoient jamais ouy toucher tant de parties sur la Viole ; mais qu’ils doutoient qu’estant François, je fusse capable de traitter et diversifier un subjet à l’improviste. Vous sçavez, Monsieur, que c’est là où je ne réüssis pas le moins. Ces mesmes paroles m’ayant esté dites la veille Sainct-Louys dans l’Eglise des François, en entendant une excellente musique qui s’y faisoit ; cela me fit résoudre le lendemain matin, animé de ce sainct nom de Louys, de l’honneur de la Nation, et de la présence de vingt-trois Cardinaux qui assitèrent à la Messe, de monter dans une tribune, où ayant esté reçu avec applaudissement, on me donna quinze ou vingt notes pour sonner avec un petit Orgue, après le troisième Kyrie Eleison, lesquels je traittay avec tant de varietez, qu’ils en demeurèrent très satisfaits, et me firent prier de la part des Cardinaux de joüer encore une fois après l’Agnus Dei. Je m’estimay bien heureux de rendre un si petit service à une si Eminente Compagnie : on m’envoya un autre subjet un peu plus gay que le premier, lequel je diversifiay avec tant de sortes d’inventions, de différens mouvemens et de vitesse, qu’ils en furent très-estonnez, et vindrent aussitost pour me payer de complimens, mais je me retiray en ma chambre pour me reposer.



    Cette action me procura le plus grand honneur que je recevray jamais : car estant espandüe par tout Rome, le bruit en vint jusqu’aux oreilles de Sa Saincteté, qui peu de jours après me fit une grâce spéciale de m’envoyer quérir, et me dit entre les autres paroles celles-cy : Noi habbiamo sentito che lei ha una virtu singolare, la sentiremmo volontieri. Je ne vous diray point icy la satisfaction que Sa Saincteté me tesmoigna, après m’avoir fait l’honneur de m’entendre plus de deux heures ; vous verrez un jour des personnes dignes de foy, qui vous en feront un ample récit.



    L’amitié que vous avez pour moi, me persuade, Monsieur, que vous ne m’accuserez point de vanité dans cette disgression, que je n’ay faite à autre fin, que pour vous faire cognoistre, qu’il est nécessaire qu’un François qui désire acquérir de la réputation dans Rome, soit bien ferré ; d’autant qu’ils ne croyent pas que nous soyons capables de traitter un subjet à l’improviste. Et certes, tout homme qui touche un instrument, ne mérite pas d’estre estimé excellent, s’il ne le sçait faire, et particulièrement la Viole, qui estant de soy ingrate, à cause du peu de chordes, et de la difficulté qu’il y a de toucher des parties, son propre talent est de s’égayer sur le subjet présenté, et de produire de belles inventions et des diminutions agréables. Mais deux qualitez essentielles, et naturelles sont très-nécessaires pour cet effet ; avoir l’imaginative vive et forte, et une vitesse de main pour exécuter promptement les pensées ; c’est pourquoy les naturels froids et lents ne réüssiront jamais bien.



    Mais pour conclure ce Raisonnement, mon sentiment est, que si nos Chantres vouloient prendre un peu plus de peine à estudier, et à fréquenter les estrangers, ils réussiroient aussi agréablement qu’eux pour le bien chanter ; ainsi que nous en avons un exemple en un Gentilhomme François, à qui les Muses n’ont pas dénié leurs plus singulières faveurs, qui a si bien ajusté la méthode Italienne avec la Françoise, qu’il en a reçeu un applaudissement général de tous les honnestes gens, et a mérité avec d’autres bonnes qualitez qu’il possède, d’avoir l’honneur de servir le plus juste et le plus intelligent Monarque du monde.
    Pour nos Compositeurs, s’ils vouloient un peu plus s’émanciper de leurs règles pédantesques, et faire quelques voyages pour observer les Musiques estrangères, mon sentiment est, qu’ils réussiroient mieux qu’ils ne font pas. Ce n’est pas que je ne sçache que nous en avons de très-capables en France, et entre les autres, cet illustre Intendant de la Musique du Roy, qui sçait toucher si judicieusement les belles chordes dans ses charmans Motets, dans ses Airs ravissans, et dans sa manière de bien chanter, que toute la Musique d’Italie, ne sera jamais assez puissante pour me faire perdre l’estime que je fais de son mérite et de sa vertu.
    Et pour tirer enfin quelque utilité de ce Discours, j’ay observé en général, que nous pêchons dans le défaut, et les Italiens dans l’excez. Il me semble qu’il seroit aisé à un bon esprit de faire des Compositions, qui eussent leurs belles Varietez, sans avoir toutefois leurs extravagances ; nous ne les devons pas mépriser : Nec veo terroe ferre omnes omnia possunt.



    Il n’y a point de pays qui n’ayt quelque chose de singulier. Nous composons admirablement bien les Airs de mouvement ; et les Italiens merveilleusement bien la musique de Chapelle. Nous joüons fort bien du Luth ; et les Italiens très-bien de l’Archiluth. Nous sonnons l’Orgue très-agréablement, et les Italiens très-sçavamment. Nous touchons l’Espinette excellemment, et les Anglois touchent la Viole parfaitement. Je confesse que je leur ay quelque obligation, et que je les ay imitez dans leurs accords ; mais non pas en d’autres choses ; la naissance et la nourriture françoise nous donnant cet advantage au-dessus de toutes les autres Nations, qu’elles ne sçauroient nous égaler dans les beaux mouvemens, dans les agréables diminutions, et particulièrement dans les chants naturels des Courantes et des Ballets.



    Je finissois en cet endroit ; mais je m’aperçois d’un crime, que ma mémoire m’alloit faire commettre, oubliant ce grand Monteverde, Maistre Compositeur de l’Eglise Sainct-Marc, qui a trouvé une nouvelle manière de composer très-admirable, tant pour les Instrumens que pour les Voix, qui m’oblige à vous le proposer, comme un des premiers Compositeurs du monde, duquel je vous envoyeroi les oeuvres nouvelles, lorsque Dieu me fera la grâce de passer à Venise.



    Voilà, Monsieur, ce que vous avez désiré avec tant de passion de sçavoir, touchant la Musique d’Italie : mais je prévois qu’en satisfaisant à vostre curiosité, je ne satisferay pas à la vanité de quelques uns de nos présomptueux Musiciens, si vous leur communiquez cette Lettre, et que vous me ferez perdre leurs bonnes grâces : Néantmoins s’ils veulent un peu désiller les yeux, et se despoüiller de passion, comme je suis destaché de toutes sortes d’interests, et qu’ils considèrent et pèsent ce Raisonnement, en faisant réflexion sur leurs Musiques par trop régulières ; à moins que d’estre tenus pour opiniastres ennemis de la raison, ils trouveront que j’ay fait un jugement sincère et véritable, et feront sans doute profit de mes observations. Si cela arrive, à la bonne heure, je m’estimeray bienheureux d’avoir donné quelqu’ouverture pour faire un plus grand progrez dans la Musique ; mais s’ils persistent dans leurs obstinations, il ne m’importe, du moins ils ne pourront pas m’empescher que je n’aye cette satisfaction dans mon ame, d’avoir rendu un fidèle tesmoignage à la verité, en satisfaisant aux devoirs de l’amitié ; ainsi, j’espère de contenter les personnes de mérite et de sçavoir, et de n’estre pas indigne de la profession que j’ay tousiours faite d’estre sans feintise, Monsieur, Vostre très humble, et très affectionné serviteur.



    M.


     


     


     


     

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